WILSON DÉCEMBRE – COSMOPOÉTIQUE: LA SYMBOLIQUE PAIENNE DANS L’ŒUVRE DE RENÉ DEPESTRE

PASSEPORT MAGAZINE

Par Wilson DÉCEMBRE

Ma tâche, dans cette étude, consiste à faire une lecture de l’œuvre intégrale de l’auteur pour révéler ce qu’est son paganisme en suivant l’évolution de sa fonction et de sa signification à travers les « révolutions », les remises en question esthétiques et idéologiques qui déterminent le corpus depestrien.

Mais qu’est-ce qui fait de l’esthétique de Depestre une esthétique païenne ? Certainement, le fait même que le vodou y occupe un rôle fondamental, le fait que ce dernier n’y fonctionne pas comme un simple arrière-plan folklorique ou ethnographique qui n’aurait d’autre fonction que de garantir l’haïtianité des textes.

Le fait donc que l’auteur l’assume philosophiquement et esthétiquement au point d’en faire un élément-clé de son rapport-au-monde et de son esthétique suffirait à justifier un tel qualificatif.

Mais, comme je l’ai déjà souligné, le vodou au sens strict n’est qu’un aspect du paganisme de l’écrivain haïtien. Le paganisme de Depestre vit et se déploie souverainement et souvent allègrement dans son style, dans la place privilégiée accordée à la corporéité, à la sexualité, aux microcosmes animaux, minéraux et végétaux, dans son approche de l’altérité ou du métissage, dans sa façon de comprendre et d’écrire le couple Éros-Thanatos…

Le rapport au paganisme chez Depestre ne repose nullement sur une croyance dans des entités surnaturelles, mais, de nature symbolique, esthétique et existentielle, il détermine sa façon de comprendre le monde, de vivre dans le monde, d’aimer le monde et d’aimer dans le monde. Il me faudra déceler le paganisme de Depestre dans ses métaphoriques mêmes pour montrer dans quelle mesure, l’œuvre de l’écrivain haïtien, à travers son développement protéiforme, ne cesse de faire écho à ces mots de Friedrich Nietzsche : « Sont païens tous ceux qui disent oui à la vie, ceux pour qui « Dieu » est le mot qui exprime le grand « oui » à toutes choses ». Mais que signifie dire « oui » à la vie aux yeux du philosophe allemand ?

C’est embrasser jusqu’à l’exaltation tout ce que la tradition judéo-chrétienne a récusé dans cette dernière. Dire « oui » à la vie, c’est avoir la rage de vivre jusqu’à la négation même de la notion de péché qui a maculé l’innocence de la vie. Dans l’histoire de la littérature haïtienne, nul autre auteur n’a incarné mieux que Depestre cet esprit dionysiaque à travers lequel l’artiste lui-même refuse d’être étranger à la vie pour l’affirmer dans une danse joyeuse de mots, de sons et de couleurs.

Il s’agit pour moi de montrer que les différentes métamorphoses de l’aventure scripturaire de Depestre peuvent être schématisées en deux phases déterminantes à travers lesquelles le paganisme de l’auteur sera mis au service d’enjeux complètement différents.

Dans la première phase, le paganisme de Depestre constitue l’arsenal de sa révolte qui, plutôt artistique et existentielle au départ, deviendra plus tard franchement politique à la faveur de la découverte du réalisme socialiste par l’auteur.

Dans la deuxième phase qui suivra la rupture radicale de Depestre avec le marxisme ainsi que son recul par rapport à une certaine vision de la Négritude, son paganisme deviendra véritablement dionysiaque, dans le sens nietzschéen du terme, pour servir à ce que l’auteur appelle une « synergie esthétique » où sont chantés et affirmés l’érotisme solaire, le rire, la fête, la complicité conflictuelle entre la vie et la mort, l’expérience du « merveilleux original ».

C3 EDITIONS/Port-au-Prince, 2022. 334 pages. Prix : 2000 gourdes / $ 20.- Photo de couverture : Cliford Antoine.

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