Haïti-Culture : La vallée de Marbial, l’un des portails culturels de la moitié du 20e siècle à Jacmel

CULTURE PASSEPORT MAGAZINE

Par Christien SYLVAINCE

La vallée de Marbial est l’une des rares communautés de la paysannerie issue d’une génération de peintres très brillants dans la commune de Jacmel aux environs de la moitié du vingtième siècle. Cette vallée comporte le grand quartier de Marbial, où résidait le célèbre peintre haïtien Wilmino DOMOND, et Lafond où a grandi le fameux peintre haïtien le plus connu dans l’histoire de la peinture haïtienne, Célestin FAUSTIN.

Pour comprendre la force et la croyance culturelle des paysans/paysannes dans la vallée de Marbial, vous devez consulter l’article d’Alfred Métraux intitulé « Croyances et pratiques magiques dans la vallée de Marbial, Haïti ». Cet article a été rédigé, après un travail d’enquête ethnographique réalisé, pour l’UNESCO dans le cadre de la préparation d’un projet éducatif sur la demande du Gouvernement Haïtien (1946-1948).

De 1947 à 1954, l’UNESCO a réalisé un projet d’éducation de base dans la vallée de Marbial à l’intention des plus défavorisés dans la communauté de Wilmino DOMOND.

L’artiste Wilmino est né le 1er octobre 1925 et mort le 16 avril 2006. Il était au service de la communauté où il vivait. Militaire, artiste peintre, Wilmino a connu des moments de gloire dans sa vie. Il aimait la nature, les champs, les oiseaux, les animaux qui constituent, pour lui, un monde à part.

Au cours des années 1950, ses toiles furent une référence. Il a une réputation internationale. En 1954, il a gagné le 1er prix d’un concours à Cuba. De retour en Haïti, il fut reçu avec honneur, au Palais National, par le président de la République, le général Paul Eugène Magloire.

De son côté, Célestin FAUSTIN, lui, est né le 26 septembre 1948, dans une campagne stérile, aride, ruinée par les cyclones dans les environs de Jacmel, à Carrefour Canot dans la localité de Lafond. Fils de Mariana Théodore et de Célius Faustin. L’artiste avait une admiration pour sa grand-mère Acélie Célestin, sage-femme, mambo réputée de la région de Marbial.

Selon l’historien-docteur Carlos A. Céluis: « c’est la grand-mère de Célestin qui l’a accueilli dans ce monde. C’est aussi à elle qu’il doit son prénom. En outre, c’est elle qui avait annoncé que le nouveau-né a été choisi par Erzulie Dantor ».Célestin est envoyé à l’école nationale de Lafond. D’ailleurs, c’est dans cet établissement scolaire qu’il allait commencer à dessiner.

En effet, bien que le talent d’artiste soit inné chez lui, il devait apprendre à colorier, à faire la mixture des couleurs, à connaître une certaine esthétique de l’art. De ce fait, il se rendit chez le maître WILMINO DOMOND, où il ne tarda pas à devenir maître à son tour. Il fournit des travaux d’une originalité irréprochable. Il travaille au bénéfice de son maître. Il avait à peine seize ans. Peu de temps après, il commença à travailler pour lui en peignant des paysages enchanteurs, des marchés de vivres alimentaires, de bétails, entre autres

Il parvint, en un temps record, à établir une clientèle et décida alors de voler de ses propres ailes. Après quelques voyages à Port-au-Prince, il choisit de résider dans la cette banlieue de la capitale haïtienne, Pétion Ville. Il louait une pièce et s’adonna définitivement à la peinture. En dépit de sa grande popularité, il n’a jamais divorcé d’avec son coin natal. Il y allait souvent se récréer, revoir la rivière de Lagosseline et respirer à pleins poumons l’air frais et sain de sa terre favorite. Il visitait aussi la maison de sa grand-mère, la mambo octogénaire, et assistait parfois à des cérémonies vodouesques, des traces de « vèvè », etc., ce qu’il allait reproduire, quelque temps après, dans de merveilleux tableaux. Il les amplifiait par sa prodigieuse imagination.(Propos recueillis dans le texte de l’historien Charles Daly Faustin).

Grâce à Célestin Faustin, un courant dominant d’art naïf a vu le jour dans la communauté Lafondoise( Source Bretoux), Hygues Domond, Galate Dominique, Parisot Lerine, Fritz Sylvestre, Obès Faustin et Maxen Laurent, en ont fait partie. En 1974, sur les yeux de Célestin et Hugues Domond, Maxen Laurent a démarré une étude chez son cousin(Hugues Domond) dans le domaine de l’art peinture.

Dans un article publié, le 24 février 2016, dans le journal Le Nouvelliste par Lahens Wébert, peut-on lire  » comment ce peintre est-il parvenu, dans la communauté de Marbial, à acquérir une telle maîtrise de la couleur ? » Un jour, nous a-t-il confié, son cousin Hugues Domond qu’il nomme Emmanuel l’avait laissé seul dans son atelier pour aller se baigner. « J’ai pris de la peinture de sa palette et un morceau de carton dur, des pinceaux, et ai réalisé deux ou trois portraits avec ce matériel.

Dans l’après-midi, j’ai montré mon travail à ce proche parent. » Celui-ci lui avait déclaré : « Vous pouvez apprendre le métier ; venez donc travailler avec moi. » Ce parent artiste l’a porté à tracer seul ses toiles et à assurer la composition des couleurs. Célestin Faustin, l’un des grands noms de la peinture haïtienne, habitait aussi à Lafond, à proximité de l’habitation de Maxen Laurent. Cet artiste de renom était venu le visiter et, devant son travail, lui a prédit : « un jour, tu réaliseras tes propres rêves de peindre». La résidence de l’artiste est décorée d’une seule de ses oeuvres. Il se presse de finir la toile sur le chevalet pour combler toute commande venue de sa clientèle qui, à n’importe quel moment, peut monter à Lafond pour acheter ses toiles. Retraçant son parcours, il nous a dit qu’il se souvient d’un périple, à ses débuts, avec Hugues Domond qui l’avait conduit à Port-au-Prince.

Son proche parent l’a amené, d’abord, chez Georges Nader Senior et a été accueilli par l’artiste de renom Dieudonné Cédor qui jouait le rôle de critique des œuvres d’artistes. Celui-ci n’avait pas recommandé l’achat de ses toiles à la galerie. « Allons à Turgeau – chez Néhémy Jean», lui avait conseillé son cousin. Emmanuel l’avait introduit auprès de Néhémy Jean. Ce dernier lui a dit : « Néhémy ne t’a pas dit que tu es artiste; je t’envoie travailler; retourne dans 22 jours». Son travail n’était pas immédiatement accepté ; il a dû bosser très fort pour s’imposer. Après 29 jours, se rappelle-t-il, il est revenu à Turgeau avec trois tableaux en main. Depuis, il vend dans différentes galeries de la capitale. La vision de Maxen Laurent.

La peinture du patriarche reflète une vision d’antan; à l’époque, la campagne haïtienne était fertile. Les marchés ruraux, les scènes vaudouesques, les paysans en train d’accompagner leurs bétails (poules, cabris, bœufs, entre autres). Au marché, tout ce paquet n’avait pas de secret pour lui. Sa préoccupation première, c’est de peindre pour ses collectionneurs. Ceux-ci apprécient sa simplicité et, par-dessus tout, sa naïveté, sa touche poétique, certaines fois quand il entame un sujet familier. Chez lui, la nature est toujours luxuriante ou verdoyante. Avec une accentuation de couleurs vives.

Le style de Maxen Laurent, la simplicité de son écriture picturale crée des effets indéniables sur tous ces artistes qui ont appris, dans la localité de Marbial, la peinture avec lui, notamment, parmi ses proches, tels: Michel, Norestan et Tern Lamour (décédé) ou son jeune frère, Wilbert Laurent ».

Un jour, l’artiste peintre Fritz Sylvestre m’a raconté  » Yon jou avan Célestin Faustin mouri, mwen reve li pote tout materyèl li konn travay yo ban mwen, epi mwen di l non mwen pa bezwen yo, li reponn, li di, Fritz:  » se ou mwen te chwazi pou ranplase m, siw pa aksepte m ap bay Obès Faustin yo » Sylvestre rakonte m li wè nan rèv la Célestin pote tout materyèl yo bay kouzen li Obès, epi li resevwa yo ».

Pour essayer de comprendre pourquoi Fritz, membre de l’église Eben-Ezer de Jacmel, a refusé le don de l’artiste dans sa rêverie. Il est nécessaire de consulter le travail de l’historien Carlos A. Céluis (Célestin Faustin, un peintre haïtien face au sacré): » La peinture de Faustin tisse un drame à travers la mise en situation d’un héros. Ce héros, c’est l’enfant qui naît sous la protection d’un esprit vodou, un « lwa »(Dantò, le plus souvent) et qui est destiné à son service. C’est peut-être aussi l’enfant voué au sacrifice. Il est souvent un jeune homme malade, alité, sous traitement ou pas, qui est contraint de « servir » ou de retourner « au service » d’un lwa protecteur. C’est l’homme qui, en proie à une condition matérielle d’existence minable, est amené à conclure un pacte de sang avec le diable pour s’enrichir. C’est l’adepte qui s’offre en mariage à l’une des deux Erzulie, Dantor ou Fréda,ou aux deux à la fois, ou celle qui accepte le mariage. C’est l’homme, marié à un lwa ou seulement réclamé par l’un d’entre eux, qui se voit obligé de se séparer de son épouse à la suite d’une intervention directe du lwa, pour une raison ou une autre. Erzulie surgit n’importe quand et n’importe où : au moment des cérémonies de mariage, au moment où les conjoints s’apprêtent à consommer leur mariage, et renvoie sa rivale.

Le héros c’est aussi quelqu’un qui, sommeillant quelque part, isolé au fond des bois, voit apparaître un lwa qui lui parle, lui révèle des choses, lui fait des recommandations, le sermon ou lui offre quelque chose. C’est souvent l’homme ligoté pour purger une peine, pour être emmené aux démons, c’est l’homme condamné à subir les sentences implacables du diable pour n’avoir pas honoré les engagements pris en sa faveur ou pour avoir tenté de le tromper. Ces diverses situations révèlent un héros écartelé entre deux femmes et qui connaît les déboires de l’amour impossible; un héros qui vit dans un état permanent de morbidité et subit fatalement le poids de sa condition sociale.

Dans un texte publié, dans Le Nouvelliste, par l’historien Charles Daly Faustin intitulé « Un maitre et son disciple », l’incarnation de Célestin auprès de son cousin Obès Faustin est facilement comprise par plus d’un. L’auteur raconte:  » Célestin Faustin et Obès Faustin ont déjà donné la mesure de leur talent dans l’art haïtien. Ils ont tous deux cessé très tôt de fréquenter l’école pour se consacrer à leur activité de prédilection: La peinture. Célestin Faustin, pour sa part, a toujours détesté les travaux des champs. Quand il était contraint d’y prendre part, il préférait s’occuper autrement, au lieu du labour, par exemple en dessinant sur le sol, comme il le faisait sur les bancs de l’école. Obès Faustin, lui aussi, a grandi à l’ombre de son maître, attiré par le surnaturel, avec la peinture vaudoue.

Dans L’univers des esprits, Célestin Faustin a confié qu’il écoutait religieusement, chaque soir, sur les genoux de sa grand-mère Acélia, les histoires créoles, dont plusieurs revêtent un caractère original. Ces instants passés durant les vacances d’été ont marqué le cours de sa jeunesse. Il en est de même pour Obès Faustin, assis sur les genoux de sa grand-mère Yayane. Ces grands-mères prétendaient avoir vu certaines fois, le soir au clair de lune, la déesse des eaux, apparue sous les traits d’une belle femme brune, assise sur un rocher près d’un bassin au bord de la rivière La Gosseline, tout en peignant sa longue chevelure dorée. À l’approche d’un indiscret, elle plongeait gracieusement sous l’eau et disparaissait.

À ce stade, les gens peuvent comprendre ainsi la présence de ces esprits fort représentés dans ses toiles avec des morphologies particulières. Il est bon de souligner, ici, que dans la communauté de Lafond, l’histoire des grands bassins a toujours occupé une place de choix : Bassin Voûte, Bassin Digue et les fameux entonnoirs, malgré les effets nocifs du déboisement et la baisse du lit des rivières. La peinture de chacun de ces deux artistes a donc subi une grande influence des esprits du vaudou, avec les succès qu’ils ont remportés au fil du temps. Les images représentées dans ces tableaux font une large place aux croyances propres au milieu haïtien, avec un « réalisme saisissant ». Leur œuvre renvoie ainsi à une partie de l’univers culturel d’Haïti.

Le docteur Michel Philippe Lerebours, dans son ouvrage traitant de l’histoire de la peinture haïtienne, a écrit ce qui suit: «Les œuvres n’offrent pas toujours une lecture linéaire. Dans une œuvre d’art, le non-dit restera généralement plus important que le dit.» Un tel propos correspond bien à l’œuvre picturale d’Obès Faustin, qui a travaillé pendant longtemps, à l’instar de nombreux jeunes peintres haïtiens, sous l’autorité d’un aîné. Le peintre Obès Faustin a subi la forte influence de son cousin Célestin Faustin. Le thème dominant de ses représentations artistiques est le vaudou ».

Le centre culturel  » Soley leve » qui abrite l’unique galerie d’art dans la vallée de Marbial. Enfin, les citoyens parviennent-ils à la sauvegarde de ce portail culturel de la communauté lafondoise qui a l’habitude de recevoir de hautes personnalités de la diplomatie internationale, les touristes et les membres du Gouvernement Haïtien?

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