Haïti-Politique: Le monde politique haïtien et l’inclusion des jeunes.

POLITIQUE

Selon le rapport sur le Développement Humain 2013, l’âge médian de la population haïtienne en 2010 est de 21,5 ans. En effet, le pays présente une structure jeune. Toutefois, cette jeunesse est très hétérogène socialement, économiquement, idéologiquement. Vers la fin des années 1990, la question du rapport des jeunes à la vie politique a pris place au cœur d’un débat qui oppose deux philosophies : d’un côté, une philosophie pessimiste qui tend à décrire les jeunes contemporains comme étant en retrait (Putnam, 2001 ; Patterson, 2002 ; Wattenberg, 2012), de l’autre, une philosophie optimiste selon laquelle les jeunes d’aujourd’hui sont engagés d’une façon nouvelle, que la sociologie et les autres sciences sociales n’ont pas encore bien analysée (Ekman, Amnå, 2012 ; Sciolla, 2012). Au-delà de ces philosophies, les jeunes sont considérés comme des « sujets qui se définissent en fonction des relations qu’ils ont avec les autres générations » (Donati, 1997).

Des relations si elles ne sont pas bien entretenues sont sujettes à des rejets et à l’effondrement total de l’espoir en l’avenir. Quels rapports à la vie politique exercent les acteurs adultes et les jeunes ? Quelles peuvent-être les conséquences de ces rapports sur les perceptions et les engagements des jeunes ? Pour répondre à ces interrogations, nous nous proposons de suivre un plan structuré en quatre parties. La première partie présente la perception des jeunes de la participation politique. La deuxième partie met en évidence le conflit intergénérationnel généré par cette perception. La troisième partie propose une étude des représentations de la participation des jeunes parmi les adultes. La quatrième partie se porte sur des perspectives en étayant les modes d’engagement nécessaires tant du côté de l’Etat que du côté des jeunes.

Perception des jeunes de la participation politique

Le pessimisme et la désillusion prennent la forme d’actions conscientes qui nourrissent la participation plutôt que de l’empêcher (Ion, 2012 ; Muxel, 2010). Se basant sur ce point de vue, la désaffection et l’engagement coexistent dans la participation des jeunes, qui se caractérise comme une « participation défective » (Martuccelli, 2015). A l’intérieur de cette participation défective, nous nous permettons de distinguer trois catégories de jeunes :

– Des jeunes qui, à travers leur engagement dans les formes les plus classiques de la participation politique, aspirent à un objectif de réformes institutionnelles voire constitutionnelles et qui choisissent de travailler à un aboutissement heureux.

– Des jeunes qui pensent que le choix de participer politiquement à travers le vote ou les activités des partis est une nécessité qui découle principalement d’un manque de confiance envers les acteurs politiques. Leur objectif est d’empêcher les partis ou ceux qui ont le pouvoir de continuer à descendre le pays dans l’abîme.

– Des jeunes qui rejettent d’un revers de main tout ce qui concerne la politique active et qui décident de ne pas aller voter et de ne pas participer aux activités des syndicats et des partis. Ce sont des jeunes qui espèrent le changement grâce à une invention d’une nouvelle façon de faire de la politique mais qui ne voient pas où commencer et comment faire. Donc, ils préfèrent l’option du silence.

Conflit intergénérationnel

Les jeunes voient la participation politique formelle des partis et des institutions comme un territoire « adulte », dans lequel les adultes sont les vrais et uniques titulaires et gestionnaires du pouvoir. Dans ce cas, la fréquentation de ces lieux est perçue comme très difficile et complexe, et le dialogue avec les acteurs adultes est fondé sur des bases qui ne sont pas paritaires. Pour les jeunes, les modalités les plus formelles d’appel à la participation ne permettent pas leur véritable reconnaissance comme acteurs légitimes du système politique et social. Ces représentations des jeunes conduisent à un conflit intergénérationnel dont la gestion prend des formes différentes par rapport aux trois groupes de jeunes antérieurement décrits.

Le premier groupe cherche à gérer le conflit à travers un dialogue qui est toujours perçu comme difficile et de fait, ne parvient pas dans la grande majorité des cas à une solution commune. Le deuxième groupe opte pour un mode de gestion fondé sur l’opposition à outrance s’exerçant par des affrontements. Malheureusement, les jeunes sont toujours vaincus par une victoire des adultes qui usent de leur pouvoir pour les violenter ou corrompre certains d’entre eux.

Le troisième groupe, enfin, n’opte ni pour la négociation ni pour les affrontements. Il pense qu’il vaut mieux économiser ses énergies parce que c’est comme un fait impossible de se faire entendre. 

Représentations de la participation des jeunes parmi les adultes

Dans la société haïtienne, les opinions des politiques sur les jeunes comme sujets de la participation sont très controversées.

Certains pensent que les jeunes ont des potentiels et sont capables de réécrire l’histoire du pays en répondant à l’urgence de l’heure. Cependant, cette idéalisation des jeunes comme acteurs sociaux et comme citoyens actifs n’est pas toujours référée au présent, mais au futur. Cet espoir ne se porte pas sur ce que les jeunes peuvent faire dans le présent, mais sur ce qu’ils pourront faire dans un futur qui n’est pas du tout défini (James, 2011). En réalité, l’implication des jeunes ne doit pas être conditionnée à un processus de vieillissement parce qu’ils ont leur part à jouer dans le jeu de société. D’autres voient les jeunes comme une espèce moribonde, à la fois précieuse, faible et dangereuse, et qui doit, par conséquent, être complètement gérée par les adultes (Maurizio, 2011). Ils prétextent que les jeunes ne sont pas prêts à participer alors qu’ils ne leur donnent pas les occasions de se prouver.

Cette absence de légitimité même partielle maintient le conflit comme un élément omniprésent dans les relations intergénérationnelles.

Perspectives

Engagement de l’Etat

En Haïti, la participation des jeunes à la vie politique est toujours associée au vote. Le principal objectif des acteurs est d’accroître leur présence sur les listes électorales et les inciter à voter lors des scrutins. Ces pratiques sont révolues ; il faut désormais ouvrir la voie à des actions plus concrètes et plus inclusives. Ce lâcher-prise aura suscité un regain d’intérêt chez les jeunes pour la politique. Les politiques publiques pourront ainsi refléter leurs préoccupations. De toute évidence, c’est incompréhensible d’élaborer une « politique jeunesse » sans consulter les jeunes pour prendre en compte leurs opinions et détecter leurs principales attentes. En ce sens, nous croyons que la participation des jeunes à la vie politique doit devenir la norme. Ainsi, le système doit fonctionner de telle sorte qu’il favorise l’émergence de forums des jeunes, de conseils nationaux des jeunes, de parlements des jeunes et la formalisation d’autres formes de participation telles que : pétitions, manifestations ou contact direct avec la classe politique ou les partis politiques.

Engagement des jeunes

La participation des jeunes à la vie publique ne saurait être réduite au vote. Les nouvelles technologies et les nouveaux médias engendrent de nouvelles formes de participation. Que cela plaise ou non aux politiques, les jeunes choisissent eux-mêmes leur mode de participation et d’engagement. C’est ainsi qu’en 2018, sur les réseaux sociaux a pris naissance d’un mouvement dénommé « petrochallenge ». Une initiative qui a ôté sommeil dans les yeux de beaucoup d’acteurs politiques. Un mouvement à la fois structuré et éparpillé instaurant un ensemble de principes moraux et éthiques. Les jeunes ont fait preuve de résistance et de responsabilité. Cet engagement des jeunes dans la réorientation de la société est nécessaire et mérite d’être perpétué jusqu’à sa pleine libération. Les jeunes sont encouragés à prendre position et à garantir que leurs opinions soient prises en compte tant dans le débat national qu’international traitant leurs causes. Cette implication peut passer par des instruments créatifs dont les moyens envisageables pour véhiculer leurs idéologies peuvent être : des émissions dans les médias, les réseaux sociaux sur le Web, les spectacles socioculturels, le cinéma, les écoles, le football, les ateliers, les concerts, les bandes dessinées, les arts plastiques, etc. C’est par cette voie d’engagement que peut se dessiner un avenir porteur d’accès équitable aux services vitaux indispensables au développement intégral et intégré de chaque jeune haïtien.

La participation des jeunes semble, en effet, liée aux difficultés des acteurs adultes à les reconnaître pour ce qu’ils sont vraiment à travers l’exercice d’un pouvoir de définition qui est encore fortement dans les mains des adultes (Cicchelli, 2007). Il convient de rechercher des moyens pour que les relations puissent se dérouler sur un pied d’égalité, où chacun est reconnu en tant qu’acteur à part entière (Fraser, 2000 ; Norris, 2003). Ces mécanismes entraîneraient les jeunes vers des expériences participatives et éviteraient tout bonnement la confrontation intergénérationnelle. Dans ce jeu, le pouvoir politique doit, non seulement proposer des types de participation en fonction des règles, mais également s’informer sur les nouvelles formes de participation et les formaliser.

Auteur: Guire Ricardo DOSSOUS

Références

PITTI I., Participation civique et politique des jeunes : rôle des relations intergénérationnelles, Agora débats/jeunesses, n° 73, 2016, p. 21-34.

PLEYERS G., « Engagement et relation à soi chez les jeunes alteractivistes », Agora débats/jeunesses, n° 72, 2016/1, p. 107-122.

Programme des Nations Unies pour le Développement d’Haïti, La jeunesse haïtienne, une majorité digne d’attention, juin 2013.

ZENTNER M., La participation à la vie publique des jeunes en Europe, Informations sociales, n° 165-166, 2011/3-4, p. 46-49.

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